Le joujou du pauvre
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Commentaire littéraire

Le joujou du pauvre

Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté. A côté de lui gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait: De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un oeil impartial découvrirait la beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère. A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

Commentaire

A partir du XIXe siècle, le vers mesuré et la rime ne constituent plus des critères essentiels de l’écriture poétique. Ainsi, nombre de poètes se libèrent des contraintes formelles de la poésie traditionnelle et composent des poèmes en prose. C’est le cas de Baudelaire qui s’initie à cette nouvelle forme poétique en écrivant Le Spleen de Paris, publié en 1869 après sa mort. C’est de ce recueil qu’est extrait le poème en prose intitulé « Le Joujou du pauvre ». Ce texte se présente dans sa deuxième partie comme une narration : le poète fait le récit d’une scène triviale qu’il a peut-être vue à Paris, il évoque la rencontre de deux enfants qui s’émerveillent à la vue d’un « rat vivant ». Nous verrons d’abord comment sont mis en place deux mondes antithétiques ; socialement et physiquement, tout oppose les deux jeunes acteurs de ce récit. Ensuite nous montrerons que le regard du poète, dégagé des préjugés du regard social, réduit systématiquement ces oppositions et propose une leçon au lecteur.

Il est aisé de noter que l’enfant riche et l’enfant pauvre, placés face à face, incarnent deux vies et deux mondes parfaitement antithétiques. L’antithèse est d’ailleurs soulignée par le poète, lorsqu’il évoque « ces barreaux symboliques séparant deux mondes » (l. 22-23). Le texte fait jouer point par point l’opposition. Le contraste est visible à travers les lieux, l’aspect physique des enfants et les joujoux.

Si nous étudions tout d’abord les lieux de vie des deux enfants, deux oppositions sont visibles. La première concerne la nature : voici d’un côté l’existence protégée par la grille « d’un vaste jardin » (l. 1) entretenu, de l’autre, une vie sans doute livrée aux hasards de l’errance. Si le jeune garçon se tient « entre les chardons et les orties » (l. 15-16) du fossé, des mauvaises herbes, n’est-ce pas que le poète a voulu symboliser sa vie marginale et ingrate ? Une deuxième opposition, celle des couleurs renforce la précédente : la « blancheur » (l. 2) et la lumière qui égayent le « château frappé par le soleil » (l. 3) contrastent ostensiblement avec la face « fuligineu[se] » (l. 16-17). On retrouve là l’emploi du rythme ternaire qui donne au poème en prose une certaine musicalité.

Un troisième axe d’opposition intéresse les joujoux eux-mêmes : on remarque que les traits qui distinguaient chacun des deux « enfants » se retrouvent dans son jouet, à l’état superlatif. L’enfant riche est simplement « joli », mais son joujou est qualifié de « splendide » (l. 10) ; la fraîcheur du vêtement devient éclat « d’une robe pourpre » (l. 12), et la coquetterie tourne à la sophistication « de plumets et de verroteries » (l. 12) ; la richesse de l’enfant s’exhibe dans le « verni » et le « doré » de son jouet. Notons d’ailleurs que la phrase qui concerne le joujou est aussi chargée que lui : l’accumulation d’adjectifs juxtaposés et la gradation ascendante donnent cette impression. De son côté, le « rat vivant » (l. 27), joujou du pauvre, est lié dans l’imagination commune aux idées de saleté, d’obscurité, d’insalubrité : c’est dire qu’il pousse jusqu’au déplaisant, au repoussant, les caractères de l’enfant pauvre. Aussi le poète entretient un suspens vis à vis du lecteur car il révèle l’identité du joujou tout à la fin et crée un effet de surprise en marquant la fin de sa phrase par un point d’exclamation ; d’ailleurs la proposition subordonnée relative qui développe trois verbes conjugués « agaçait, agitait, secouait » (notons le rythme ternaire et l’homéotéleute) et le complément circonstanciel de lieu retardent la révélation.

A travers ces trois axes d’oppositions, la mise en place de deux univers contrastés est accomplie.

Cependant on peut observer que certains éléments du texte contredisent l’opposition trop visible de la richesse et de la pauvreté, de la beauté et de la laideur. C’est grâce au regard du poète qui rejette les apparences que les deux enfants se réunissent et qu’ainsi s’associent les deux regards.

A propos de l’enfant pauvre, le poète remarque qu’un « œil impartial » pourrait découvrir « la beauté » du marmot-paria : ce regard est celui du peintre, de l’artiste en général, qui ne se soucie ni de l’origine sociale ni de l’élégance ni de la propreté de ses modèles, mais cherche à travers eux une forme originale de la beauté. Voilà pourquoi est introduite une comparaison avec la peinture : « l’œil du connaisseur » (l. 18-19) sait deviner « la peinture idéale » que « le carrossier » a camouflé sous un grossier « vernis ». dans le cas de l’enfant pauvre, ce vernis est « la répugnante patine de la misère » (l. 20-21) qui correspond à la face « fuligineuse » (l. 17) de l’enfant : nettoyé de la suie inhérente de sa condition, le visage serait beau. Il devient ici évident que le regard esthétique, « impartial » (l. 18), s’oppose aux préjugés de la médiocrité et de la pauvreté » (l. 8-9) : c’est le regard du poète lui-même, auquel il veut bien sûr associer le lecteur.

Ainsi la communion des deux enfants s’effectue à la fin du texte. Dans la dernière phrase, en effet, l’annulation des oppositions est accomplie. L’étude du vocabulaire est révélatrice : on passe de la notion de dualité (« les deux enfants ») à celle de la réciprocité (« se riaient l’un à l’autre ») pour arriver à l’expression de la fraternité (« fraternellement »). Apparaît enfin la notion d’égalité, que le poète associe à un élément physique : « avec des dents d’une égale blancheur » (l. 31). L’impression en italique de l’adjectif attire l’attention sur sa richesse symbolique. Car il renvoie non seulement (par dénotation) à l’identité matérielle de la blancheur des dents, mais suggère (par connotation) l’idée d’égalité sociale : les deux enfants sont innocents et n’ont pas subi l’influence de la société. La réunion des deux enfants se confirme dans l’intérêt que portent les deux jeunes garçons au rat. En effet, le joujou du riche, si splendide soit-il, est abandonné par son jeune propriétaire ; une métaphore du poète le fait passer du côté de la mort : « gisait… un joujou splendide » (l. 10). Tandis que le rat, si laid soit-il, fascine l’enfant riche, précisément parce qu’il est « vivant » (l. 28). Et le poète souligne l’importance de ce thème de la vie, en précisant que les parents de l’enfant pauvre ont tiré le joujou « de la vie elle-même » (l. 29). Ainsi le vivant, avec sa part de laideur, l’emporte sur l’inerte, luxueuse et factice copie de la vie.

Enfin, le lecteur ne peut s’empêcher d’associer le regard du poète et celui des enfants. De même que l’enfant s’intéresse au rat, laid mais vivant, de même Baudelaire accorde beaucoup d’importance aux spectacles quotidiens et triviaux parce qu’ils manifestent le présent. Baudelaire souligne aussi l’innocence sociale de l’enfant. Le petit riche et le petit pauvre atteignent la réciprocité joyeuse dans leurs capacité d’émerveillement. La faculté de porter un regard neuf et ébloui sur le monde appartient, selon Baudelaire, à l’enfant et au poète. On peut dire que l’enfant, instinctivement, comme le poète dans l’élaboration poétique, dépasse les préjugés sociaux. L’un et l’autre honorent la vie, laideur et beauté mêlées. Alors il ne reste plus au lecteur qu’à suivre l’exemple de ses enfants et tirer un enseignement de ce poème qu’on assimile aisément à une fable ou à un apologue.

Ainsi, dans ce poème en prose, Baudelaire associe volontairement les contraires : le monde de la richesse, du luxe et de la beauté s’oppose à celui de la pauvreté, de la misère et de la laideur. Cependant « l’œil impartial » du poète rétablit l’équilibre entre ces deux mondes : loin du regard social les enfants sont frères dans la joie, frères aussi du poète, qui contemple silencieusement leur capacité d’émerveillement. La tonalité didactique du texte apparaît alors évidente : elle a une valeur non seulement morale, on l’a vu, mais aussi esthétique. Baudelaire nous montre que cette nouvelle forme poétique s’adapte mieux à la description de la vie moderne. Comme d’autres écrits, ce texte présente une vision personnelle du monde dans lequel nous vivons et subvertit à sa manière les critères du laid et du beau, ce qui est un trait de cette modernité que justement on fait remonter à l’auteur des Fleurs du mal.

 


Dernière modification le 14/09/2006
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